Maranello · 1962
Il y a une voiture que je n'ai pas encore construite.
L'Idée
Il y a une voiture que je n'ai pas encore construite. Elle existe dans ma tête depuis des années — depuis que j'ai regardé la 125 S prendre la piste pour la première fois en 1947 et que j'ai pensé : ce n'est que le début.
Cette voiture ne sera pas belle au sens commun du terme. Elle sera juste. Chaque courbe justifiée par l'air qu'elle déplace. Chaque gramme de matière justifié par la vitesse qu'il permet ou empêche. Rien d'inutile. Pas un millimètre de carrosserie qui ne serve à quelque chose.
Je veux qu'on s'assoie dedans et qu'on comprenne immédiatement : ici, on ne cherche pas le confort. On cherche la vérité.
Une voiture de route qui se conduit comme une voiture de course. Pas l'inverse.
Les ingénieurs me demandent : quand ? Je leur dis : pas encore. Les matériaux n'existent pas encore. Les techniques non plus. Il faut attendre que la Formule 1 nous les donne. La course est le laboratoire. La route est la preuve.
Étude de forme · 1962
Les Règles
Le pilote doit sentir la route. S'il ne peut pas tourner le volant seul, c'est qu'il n'a pas sa place dans cette voiture.
Le freinage, c'est une conversation entre les pieds et l'asphalte. Je refuse les intermédiaires électroniques.
La chaleur du moteur derrière soi est un rappel constant de ce qui vous propulse. C'est utile.
L'habitacle sera nu. Câbles apparents. Carbone brut. Les baquets seront boulonnés à même la structure. Rien ne cache rien.
Des glissières en plexiglas. L'air entre. Le bruit entre. On est dans une voiture de course avec des plaques d'immatriculation — qu'on cesse de prétendre autrement.
Fibre de carbone. Kevlar. Nomex. Ce que la Formule 1 m'aura appris, je le transfèrerai. Pas avant. Cette voiture attendra que les techniques soient mûres.
Étude moteur · 1962
L'Attente
Cette voiture portera le nombre. Quarante. Les années que j'aurais passées à construire des Ferrari. Ce nombre sera son nom, son seul nom. Pas besoin d'autre chose.
Elle naîtra de la Formule 1 comme toutes les meilleures choses naissent de la guerre. Les matériaux qui n'existent pas encore — la fibre de carbone, le Kevlar, les composites aéronautiques — seront disponibles. Mes ingénieurs les maîtriseront. Il faudra attendre.
Je serai vieux. Peut-être très vieux. Mais je verrai cette voiture rouler. Je l'entendrai. L'odeur de l'essence et du caoutchouc chaud dans l'usine de Maranello — je connais cette odeur depuis que j'ai dix-huit ans. Elle ne me quitte pas.
Je sais déjà comment elle sera. Je ne sais pas encore quand. Mais elle sera la chose la plus pure que j'aurai jamais faite. Une voiture qui n'essaie pas d'être aimée. Une voiture qui essaie seulement d'être vraie.
Quand les quarante ans arriveront, je serai prêt.
1962 —
La suite reste à construire.
Retour à l'œuvre